Comment la Côte d’Ivoire accélère la prise en compte du genre dans l’action climatique : le renforcement des capacités des acteurs nationaux

Un entretien de Julie Dekens avec Florence Tanoh, directrice du genre et de l'équité au ministère de la Femme de Côte d'Ivoire.

Notre dernier rapport de synthèse évalue les progrès réalisés pour des processus de PNA qui répondent aux questions de genre. L’analyse identifie plusieurs domaines nécessitant un investissement supplémentaire dans les années à venir.

Un de ces domaines se concentre sur le renforcement des capacités, axé à la fois sur la compréhension des liens entre le genre et les changements climatiques et sur les outils et approches concrets favorisant une adaptation qui répond aux questions de genre. Les acteurs de l’adaptation ne savent pas nécessairement reconnaître de façon concrète les approches qui répondent aux questions de genre, alors que les acteurs du genre peuvent subir des lacunes de connaissances lorsqu’il s’agit de s’impliquer dans les processus axés sur les changements climatiques.

La Côte d’Ivoire a identifié le renforcement des capacités comme un des quatre axes prioritaires de sa Stratégie nationale genre et changements climatiques pour la période 2020–2024. Entre 2020 et 2021, une série de formations sur le nexus genre-climat a débuté avec le soutien du Réseau mondial de PNA. Ces formations ont été menées par le Programme national sur les changements climatiques (PNCC) du ministère de l’Environnement en collaboration avec le ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfant.

Nous nous sommes entretenus avec Florence Tanoh, Directrice du Genre et de l’Équité au sein du ministère de la Femme pour mieux comprendre comment le renforcement des capacités contribue à améliorer la prise en compte des liens entre le genre et les changements climatiques.

 
Comment avez-vous été impliquée dans les activités de renforcement des capacités sur le nexus genre-climat?

Le PNCC a approché ma Direction en me disant qu’il serait intéressant d’intégrer la question des changements climatiques dans nos activités sur le genre. Nous avons donc fait une séance de travail qui m’a ouvert les yeux. À l’époque j’avais une idée vague des changements climatiques. Je pensais que c’était une thématique réservée à quelques experts. Mais au cours de cette réunion, j’ai compris que c’était l’affaire de tous et qu’il était aussi question de mon quotidien – tous les jours, mes actions peuvent avoir un impact sur le climat. Cela m’a permis de comprendre que les changements climatiques, c’est aussi ma responsabilité. Je ne peux pas attendre que quelqu’un m’aide à m’adapter ou à atténuer les effets des changements climatiques.

Florence Tanoh, directrice du genre et de l’équité au ministère de la Femme de Côte d’Ivoire (Photo: ©ABIDJAN.NET PAR FN)
Comment ce partage de connaissances et le renforcement des compétences sur le nexus genre-climat se sont-ils faits ?

À la suite de cette réunion de sensibilisation, ma Direction a participé à de nombreuses activités y compris la formation des membres de la Plateforme nationale sur le genre et les changements climatiques (qui regroupe les points focaux « genre » et « changements climatiques ») et des journalistes et professionnels des médias.

Au cours de ces activités, mon équipe a pu non seulement renforcer ses capacités sur le thème des changements climatiques mais aussi transmettre nos connaissances sur les questions de genre. Et c’est ainsi qu’en travaillant étroitement avec le PNCC, nous avons pu mieux faire le lien entre les deux thématiques. L’approche utilisée par le PNCC a permis d’accroître progressivement notre adhésion à la thématique à travers tout un travail d’équipe sur le long terme.  Les formations ont mobilisé différents experts à travers des présentations, des échanges, des projections de films et des exercices participatifs. 

Suite aux formations et aux exchanges entre experts, mon équipe et moi-même avions pour mission de sensibiliser notre ministre sur la thématique. Cela n’a pas été facile. Il a fallu convaincre notre directeur de cabinet puis la Ministre elle-même. Mais un Mémorandum d’entente a finalement été signé en octobre entre les deux ministères.  La formation sera toujours l’élément central de notre partenariat avec le ministère de l’Environnement. Ma Direction est en charge d’installer des cellules « genre » dans tous les ministères depuis 2019 et ces cellules genre doivent recevoir des formations sur le nexus genre-climat.

Plus dans cette série | Comment la Côte d’Ivoire accélère la prise en compte du genre dans l’action climatique : Travailler avec des conseillers nationaux en genre

 
Qu’est-ce qui a changé dans votre travail depuis ces formations ?

Il y a un intérêt grandissant sur les changements climatiques parmi les experts qui travaillent sur les questions de genre. Par exemple, certaines cellules genre comme celle du ministère de l’Hydraulique commencent à organiser des activités sur le nexus genre-climat en lien avec leur thématique sectorielle. Depuis peu, c’est la Ministre elle-même qui vient vers moi pour me demander de prendre en compte le nexus genre-climat dans les activités du ministère.

La Ministre est maintenant systématiquement outillée dans ses communications pour parler des changements climatiques en lien avec le genre. Enfin, depuis peu, ma Direction n’est plus la seule à s’intéresser aux changements climatiques. D’autres directions au sein du ministère de la Femme, comme la Direction sur l’entrepreneuriat féminin et la Direction pour la planification, commencent aussi à s’y intéresser et à participer aux activités du ministère de l’Environnement sur le climat.

Qu’avez-vous appris sur la meilleure manière de renforcer les compétences des acteurs nationaux pour améliorer la prise en compte du nexus genre-climat ?  

Parler du nexus genre-climat, c’est rendre la problématique de l’égalité des genres plus tangible. Le ministère de la Femme, c’est un ministère d’importance capitale, mais les questions de genre sont souvent abordées de façon assez théorique, voire mécanique (« il faut huit femmes et huit hommes ») si bien que personne n’y prête attention. Pour rendre la question du genre concrète et recevoir l’adhésion, il faut aborder l’égalité des genres en lien avec d’autres thématiques pour que ça puisse être concret ; par exemple parler du genre en lien avec la pauvreté, la corruption, l’éducation, l’emploi ou encore les changements climatiques. Sinon, le plus souvent on reste sur des questions de rhétorique.

Quand on peut associer la problématique de l’égalité des genres avec ces thématiques, on peut utiliser des exemples et des arguments très concrets et faire ressortir les enjeux pour le pays et pour les ministères (« si le nexus genre-climat n’est pas bien abordé, traité, et financé – qui perd ? »). Suite aux formations, nous avons rédigé avec le ministère de l’Environnement une note de plaidoyer sur le nexus genre-climat. C’est à travers ce document que les ministres ont vu comment ils pouvaient défendre la cause. D’ailleurs, je dis toujours qu’il ne faut plus parler d’« égalité des sexes ». Parce qu’en Côte d’Ivoire, et en Afrique en général, ça ne passe pas. Ça fait des clivages durant nos réunions et ça bloque les possibilités. Il faut parler « d’égalité des chances » ou « d’égalité des opportunités » entre les hommes et les femmes. Le résultat est le même.

Enfin, dans les différents ministères, en général on est un peu égoïstes. On ne veut pas partager nos pistes de financement. Mais là, le ministère de l’Environnement nous propose de travailler différemment.  Il nous coache et il nous donne des outils pour que nous puissions avoir des moyens financiers et techniques pour travailler sur le nexus genre-climat. Cette façon de travailler et de collaborer, c’est vraiment nouveau.

Atelier sur les processus PNA sensibles au genre à Abidjan (Photo : ©ABIDJAN.NET PAR FN)

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